Le cycle Les Cadouin

Une certaine idée de la France...

Après nous être intéressés à la périphérie urbaine, là où tentent de survivre ceux qui se trouvent relégués à la marge des villes, avec Monsieur Martinez (Les Cadouin #1), après avoir interrogé la famille et ses ressorts avec Brita Baumann (Les Cadouin #2), le troisième volet, La Marquise de Cadouin (Les Cadouin #3) remonte donc apparemment le niveau en donnant à voir la fin d’un système de valeurs à travers le parcours d’une aristocrate déchue, cette fois-ci en plein Paris.
Je tiens juste à souligner que la bêtise a le talent de n’avoir aucun apriori, de dépasser les frontières et les barrières sociales, de pouvoir nous surprendre sans cesse. Elle est surtout pour nous une matière inépuisable, précieuse dans le choix que nous faisons non pas de la caricaturer ou la ridiculiser (ce qui reviendrait à la mettre à distance pour nous montrer plus malins), mais d’en chercher la faille, ce que nous pouvons tous avoir en commun avec elle et qui rend ses personnages profondément humains.
Nous sommes en effet un peu tous des Cadouin. Notre démarche n’est en rien sociologique ou politique. Nous ne nous plaçons ni en observateurs ni en analystes. Cependant, l’imagination que nous mettons en commun pour construire nos spectacles est une véritable éponge. En construisant ce cycle, nous nous sommes aperçus qu'une des bases du projet était notre envie de nous amuser à la fois de ce trait très français de vanter notre rapport à la culture, notre exception, notre histoire faite de lumières qui ont été pionnières, et à la fois de cette tendance très actuelle de porter un regard faussement empathique sur ceux qu'on juge défavorisés, et qui nous sont souvent montrés comme des arriérés sans goût, un peu comme des cousins très lointains, de ceux qui ont des accents et qui aiment la variété française.
Si nous intéressons à la marge, ou a la culture populaire, ou à un événement historique lorsqu’il bouleverse la structure sociale, c’est pour chercher ce qui anime celui ou celle qui n’a pas accès à ce que serait censé offrir un pays, une citoyenneté, qui se retrouve déclassé ou incapable de s’adapter. Le travail s’articule donc autour de l’idée qu’on a (ou pas) de sa propre différence.
Nous parlons ici d’individus, de petites ambitions, de petits arrangements, qui peuvent dégager l’image d’une population. En cela, nous pouvons dire que ce cycle, articulé autour du nom Cadouin, propose en effet une certaine idée de la France. Car chaque spectacle est traversé par l'envie de défendre ces personnages ancrés dans un quotidien presque sordide, dans un terroir sans horizon, et par ce qui serait une sorte d'héritage commun, un patrimoine, un rang à tenir coûte que coûte.
Je partage assez en ce sens ce qu’écrivait de Gaulle : « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France (…) S'il advient que la médiocrité marque, pourtant, ses faits et gestes, j'en éprouve la sensation d'une absurde anomalie, imputable aux fautes des Français, non au génie de la patrie. »

© photographies : Quentin Defalt

Le dogme

Le cycle Les Cadouin repose sur un dogme important à souligner. Tout d’abord, les trois spectacles n’ont aucun lien entre eux. Les personnages n’ont rien en commun, les lieux, les époques et les intrigues diffèrent. L’ordre des spectacles n’est pas chronologique.
Il existe cependant des points de convergence, des règles : en tout premier, le nom de famille. Chaque spectacle du cycle met en scène une famille Cadouin différente.
Ensuite, le récit se passe toujours entre 1er et le 14 juillet. Nous nous amusons ainsi à créer une mythologie « cadouine », qui trouverait son origine dans cette période cristallisant la naissance d'une certaine France, révolutionnaire et républicaine, et qui questionne l’évolution symbolique du 14 juillet, date d’une victoire du peuple devenue fête nationale organisée autour du bal populaire et qui sent la merguez.
La troisième règle : la mort d’un des personnages. Chaque famille Cadouin va pousser quelqu’un à mourir, toujours un 14 juillet et de façon différente (meurtre, suicide, condamnation à mort…).
Enfin, avec ce cycle, la compagnie Teknaï élabore un travail autour d'une esthétique en deux dimensions. La scénographie est constituée de panneaux imprimés. Chaque accessoire est une photographie de ce qu’il représente. Ainsi les personnages prennent vie dans un monde de signes, vides de leurs contenus, sur lequel ils ne semblent avoir aucune prise. L’aspect même des personnages rajoute à cette déréalisation.

Les visages des comédiens sont dissimulés par un gros travail de maquillage (qu’on retrouve d’ailleurs dans tous les spectacles de la compagnie) qui peut évoquer un masque mortuaire. Cette mort affichée soutient l’hypothèse que les personnages reviennent jouer leur histoire. Encore une fois, la petite histoire prend le pas sur la grande, avec ces figures spectrales piégées dans des histoires sans grandeurs, l’ampleur surnaturelle très avouée étant contrariée par la petitesse de ce qui ce joue. Tout est ici question de décalage, une sorte d’anti-naturalisme dans des situations très concrètes, sinon sordides. Par cette dimension esthétique et ce rapport surréaliste aux éléments qui entourent les personnages, nous tenons à troubler le rapport au réel pour rappeler la dimension farcesque du propos. Mais une farce noire et sans relief. Cela soutient aussi l’entreprise de mythologie imaginaire qui charpente  tout le cycle des Cadouin. Qu’ils soient figures types ou revenants, les personnages sont avant tout des énergies très présentes, caractérisées par un rapport au langage qui les sauve autant qu’il ne les perd, mais qui engendre le rire, aussi dérangeant soit-il !