saxé

​​texte Hakim Djaziri

 mise en scène Quentin Defalt​​​​

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« Le temps est une lime qui travaille sans bruit, mais qui finit toujours par scier le fer le mieux forgé. »

Argument

Depuis la prison de Fleury-Mérogis, un homme est envahi par une pensée : il a quatre ans, c’est son anniversaire. Le doux parfum de son Algérie natale lui revient. Mais très vite, le souvenir de son enfance heureuse laisse place à d’autres, plus sombres : la montée de l’intégrisme, sa fuite en France avec ses parents, son arrivée dans la cité des Trois-mille à Aulnay-Sous-Bois, l’un des quartiers les plus difficiles de Seine-Saint-Denis.

De déceptions en désillusions, en manque de repères, il sombre dans la violence. Pourtant élevé dans l’amour des autres, il se referme sur lui-même et, sous les yeux impuissants de ses parents, se noie dans un islam radical…

Il sait qu’il n’y a aucune fatalité. Il aurait pu choisir un autre itinéraire. À la croisée des chemins, il a préféré céder à la haine.

 

Note de mise en scène

L’art ne peut pas changer le monde. Mais en défiant la réalité il en fait toute la beauté

Hakim Djaziri, rencontré en Avignon suite à la forte impression que m’avait fait ressentir son travail de comédien, sa présence, son engagement comme son authenticité, m’a donné à lire le texte Désaxé, qu’il avait écrit pour répondre à une urgence, une nécessité toute personnelle, sans calcul et sans savoir l’écho que trouverait son écriture.

Le courage de son texte, ainsi que celui de s’écrire un rôle de narrateur saisissant, en cela qu’il n’était pas totalement fictif de prime abord, m’a aussitôt donné envie de m’en accaparer. En effet, Désaxé rejoint par son thème mes précédentes créations : montrer l’acte théâtral comme un moyen de se construire, de comprendre le monde qui entoure les protagonistes, de trouver sa place, et m’offre une occasion unique d’ouvrir mon regard et mon travail à de nouveaux enjeux.

La pièce aborde la situation que vit une jeunesse d’aujourd’hui en recherche de sens. Le vrai propos de la pièce n’est pas tant le djihadisme que la rupture identitaire. Hakim Djaziri n'a pas eu besoin de s’entretenir avec des apprentis djihadistes candidats au départ pour écrire sa pièce, mais s’est tout simplement inspiré de son vécu de jeune musulman européen. Il y pointe les parcours hasardeux et dénonce la fausse fatalité. Pour soigner cette société qui va mal, il faut toucher au cœur, et pour cela son texte est une véritable invitation à le mettre en scène.

Cette pièce, au-delà d’une déclaration d’amour familial, est un témoignage sur la communauté dont l’auteur s'est rapprochée, et pose la question essentielle : qui sont ces jeunes qui s’engagent ? Avant de les stigmatiser, il convient d’analyser d'abord les symptômes, et par le biais de la représentation, de le faire ensemble.

Par cette proposition théâtrale, le plateau devient comme la France que l’auteur/comédien évoque : ce n’est plus un pays, c’est un concept. Il s’agit d’interroger ici les moyens d’aller au bout d’un parcours, d’un projet de vie, d’un processus scénique, et surtout d’une illusion, qui est à la base de toute création, autant qu’elle est une arme de manipulation. La stratégie d’attraction du mal dont il est ici question profite d’un ensemble de crises sur les plans social, politique, religieux, économique et donc identitaire. Ainsi, Daesh se présente comme un acteur alternatif à l’État-Nation, la famille moderne, ou encore l’individualisme avec une nouvelle vision révolutionnaire du monde véhiculée par sa propagande. En effet, les individus les plus vulnérables à la radicalisation violente, dont une grande partie éprouve du mal à trouver leur place dans la société, aspirent à une nouvelle forme de subjectivité narcissique, un désir de s’affirmer et de sortir de l’insignifiance. Le texte d’Hakim Djaziri montre comment de jeunes esprits peuvent être imprégnés par le discours belliqueux d’une idéologie qui tente de les manipuler afin de les priver de toute espèce de valeurs humaines à travers un double processus de désocialisation/ resocialisation. 

Au-delà des spécialisations, Désaxé permet de donner une dimension humaine à un témoignage qui fait récit, et invite à une lecture complexe du phénomène, lui refusant la fatalité et les a priori, afin de mieux saisir les raisons d’actes qui nous frappent comme hautement déraisonnables.

  

Expliquer par la mise en scène ne veut pas dire excuser...

En faisant le choix de mettre en scène ce texte, il s’agit de pousser, renouveler et adapter des principes qui sont au cœur du travail de la compagnie. 

En plaçant au cœur du processus un comédien (Hakim Djaziri lui-même), entouré et placé sous le regard de deux partenaires de jeu (présences neutres et fantomatiques dont le personnage principal ne peut se défaire), il convient de trouver les moyens les plus justes pour faire récit d’un témoignage qui lui-même brouille le rapport entre la fiction et le réel.

L’art théâtral devient par le fait de la représentation une possibilité de changer de conditions, fidèle en cela à l’espoir du narrateur qui fait l’épreuve du mauvais choix, de l’isolement pour mieux se trouver finalement. La mise en scène de cette pièce permet donc de donner à voir et entendre les étapes du parcours d’un jeune homme exilé qui va chercher des repères dans un monde que les circonstances et rencontres déréalisent déjà.

Le plateau est constitué de trois tabourets et d'un tulle noir. Un espace séparé en deux : un premier plan « réaliste », espace de la narration. Un second plan du souvenir où apparaissent et disparaissent les personnages évoqués.

Les lumières sont faites de clair-obscur, afin de renforcer l'enfermement physique et psychologique dans lequel se trouve le protagoniste. Les deux autres comédiens qui gravitent autour de lui prennent en charge tous les personnages qui ont eu une importance dans sa vie : parents, amis, directeur de centre social, imam... Ainsi, la direction d'acteurs a été, sur certains personnages, plus symbolique que naturaliste... N’ayant pas forcement l’âge de tous les rôles, le sentiment de souvenir convoqué, mais distordu, sera renforcé par la présence de ses deux « spectres ».

Le son est un partenaire essentiel des comédiens puisqu’il traite l’instabilité dans laquelle se trouve le narrateur, toujours entouré de l’écho de son propre empêchement, de son enfermement grandissant, ainsi que le danger dans ce qu’il a de plus concret, comme le bruit des armes face auquel l’illusion perd soudain du terrain.

L'écriture d’Hakim Djaziri est précieuse car elle met déjà en scène l’évolution du langage comme processus de construction : le narrateur s’adapte constamment à son milieu, reprenant à son compte des codes qui ne sont pas les siens. Il donne un nouveau relief, à la fois urbain et poétique, à la langue. Le rapport à la parole et à l’image de soi, à sa propre représentation rejoint pleinement ici le travail commencé par mes précédentes créations.

La nécessité de faire théâtre de ce texte est bien dans ce combat qu’il montre : un combat entre des générations, des cultures, des situations qui séparent mais qui ici, par la mise en scène, pose les conditions d’un combat positif. Pour se regagner, pour partager, pour survivre avant tout par un élan vers l’autre. C’est ce qui donne toute son énergie à l’écriture d’Hakim Djaziri.

Quentin Defalt

Note d'écriture

Ce texte est autobiographique à bien des égards

Mon personnage et moi avons tant en commun : une enfance heureuse passée dans un cocon familial protecteur, la montée de l’intégrisme en Algérie vécue de l’intérieur, l’exil, la haine et la violence, les rêves confisqués, la lassitude, la perte d’identité puis le réconfort de la religion à en oublier les fondamentaux de la vie en société.

Lui, bascule dans l’idéologie de haine portée par l’extrémisme religieux. Moi, j’y étais sensible d’abord avant de la rejeter à temps. C’est la seule chose qui nous sépare, mais elle fait toute la différence.

Écrite sur le tard, Désaxé est ma deuxième pièce. J’aurais pu accoucher d’elle bien avant aujourd’hui. Je ne m’en sentais pas la force. Mais une fois la décision prise, elle est née aussitôt et je me suis rendu compte à quel point elle répondait finalement à une urgence.

La mienne déjà, celle d’un homme, tour à tour auteur et comédien, qui entend jour après jour la violence, la révolution, les morts, les sacrifices au nom d’un idéal façonné par la croyance. Celle aussi du désir de ne pas rester immobile face à l’absence d’optimisme qui semble nous avoir tous gagnés.

Une réalité qui nous explose au visage avec une telle banalité !

J’ai l’espoir que ce texte s’incarne, pour un jour ou un instant, dans la puissance de l’idéal pour permettre de décrypter le profond malaise que provoque une société ciselée, parce que là est notre problème commun.

J’y raconte mon histoire certes, mais aussi celle de beaucoup de jeunes de banlieue qui crient leur désarroi à la face du monde sans  être entendus. En toute humilité et conscient de n’être pas le premier ni le seul, je me fais, à travers ce témoignage, le porte-parole de ces oubliés de la France. J’espère que cette pièce, née avecl’esprit d’un engagement citoyen, saura trouver un écho qui contribuera à faire bouger quelques consciences.

 

Partis-pris d’écriture

Aujourd’hui, beaucoup d’informations circulent sur la radicalisation. On parle parfois de « radicalisation express », de prison comme lieu de pèlerinage des recruteurs djihadistes, de la démission des parents et du manque d’amour dont ces derniers ont fait preuve dans leur éducation. Cela est vrai dans un certain nombre de cas, mais pas dans tous. Chaque parcours est singulier…

Lorsque j’ai écrit cette pièce, je voulais mettre en lumière ce qui n’est pas toujours véhiculé par les médias et qui pourtant concerne une partie des cas de radicalisation.

À l’époque où je fréquentais les mosquées, j’ai toujours été confronté à des hommes dont l’endoctrinement ne datait pas d’hier.

Les recruteurs font un travail de manipulation sur le long terme.

Ils multiplient les approches pour avoir la chance d’enrôler une ou deux brebis égarées de manière définitive.

Finalement, la majorité des victimes finissent par se détourner de ces discours, ne se sentant pas capables de donner leur vie (puisque là est la finalité) même pour une cause à laquelle ils adhèrent à cent pour cent.

Il y a incontestablement des lieux de non-droit dans certains quartiers dans lesquels les recruteurs opèrent de manière très organisée. Ils savent que la cité est un immense vivier de proies potentielles, esseulées, en mal de reconnaissance et de repères.

C’est aussi dans ces lieux que s’effectue un grand nombre de recrutements pour la Syrie, le Yémen, l’Irak, l’Afghanistan. Et pas seulement dans les prisons.

C’est donc cet aspect que j’ai voulu développer : le long processus d’endoctrinement dans certains quartiers populaires. Je peux en témoigner, car j’en ai été victime ainsi que beaucoup d’amis avec qui j’ai grandi.

Je souhaitais aussi parler de l’engagement des familles. Je n’ai vu que des parents, frères, sœurs qui se battaient avec amour pour tenter de sauver un des leurs, parfois avec un courage et une détermination admirables. Dans cette pièce, l’un des personnages principaux est le père. Il s’agit de mon propre père.

Malgré l’immense amour qu’il me porte et l’énergie qu’il avait déployée pour me sortir de ce cercle vicieux, ce n’est pas lui qui a réussi à me sauver. Il était même devenu un ennemi puisqu’il n’adhérait pas à mes choix de vie. Durant cette période, j’ai coupé les ponts avec lui et avec ma mère à plusieurs reprises, sans aucun regret. J’avais établi des priorités claires : Allah et son prophète d’abord, la famille après. C’est cela que l’on nous apprenait.

Et des parents comme les miens, distillant de l’amour à profusion, tentant par tous les moyens de ramener leurs enfants à la raison, j’en ai connu des dizaines. À l’inverse, j’ai connu des parents démissionnaires, incapables d’avoir la moindre attention et dont les enfants ont connu de belles réussites sociales.

Aucune généralité ne peut être faite en réalité.

La pièce est écrite sous la forme d’un chassé-croisé entre le fils et le père. Ce dernier, après avoir tout essayé, utilise l’écriture pour parler à son garçon. Une lettre d’amour, écrite lorsque son fils est en prison, dans laquelle il tente, une ultime fois, de renouer le lien, préférant parler de la vie. Il le précise d’ailleurs dans le texte : « Je ne veux plus te convaincre rationnellement que ce que tu fais ne te ressemble pas. Je veux simplement retisser des liens affectifs avec toi. Retrouver mon fils et lui dire que je l’aime et l’attends avec impatience. »

Là aussi, j’ai préféré ne pas rentrer dans l’écueil facile de peindre une relation nourrie d’incompréhension qui aurait tout légitimé. Il me semblait plus percutant de mettre en relief la puissance d’un engagement d’amour. Même si l’amour ne suffit pas toujours dans un monde qui perd pied.

Hakim Djaziri

 

Lancer / couper Ludovic Champagne - Intro

© Lionel Vivier - Gouraphong / François Vila

la presse a dit...

 

« Une pièce quasi-autobiographique autour d'un comédien dans son propre rôle. Un texte"vrai", des acteurs subtils, une mise en scène inspirée.»

franceinfo culture (Jacky Bornet)

« Plongeant dans les mécanismes de radicalisation qui mènent au djihad, Hakim Djaziri signe une pièce coup de poing qui interroge nos consciences. (...) Avec finesse, sans pathos, sans trouver d’excuse, il décortique les rouages qui entraînent un garçon joyeux, heureux, intelligent, dans un engrenage de pensées qui vont le radicaliser. (...) Le plongeon est vertigineux, il vrille le cœur, met mal à l’aise. Il nous oblige à regarder l’envers du décor. (...) Exsangue face à nos propres limites, nos propres angoisses, nos propres incapacités devant l’indicible de cette chute en enfer, on ressort lessivé, empli de question, totalement saisi par cette plongée en eaux troubles de l’autre côté de la barrière, dans la tête d’un djihadiste.»
L'Œil d'Olivier (Olivier Frégaville-Gratian d'Amore)

« Sans pathos ni excuses, l’auteur et comédien Hakim Djaziri nous livre à travers son personnage un portrait saisissant de ces jeunes perdus et manipulés insidieusement afin de tomber dans un Islam radical. (…) L’écriture énergique est un véritable coup de poing, un cri servi par une interprétation sans faille de la part des trois comédiens, alliant présence et authenticité, ainsi que par une mise en scène intelligente et habile de Quentin Defalt qui laisse toute sa puissance au propos.»

Reg’arts (Nicole Bourbon)

« Désaxé est une pièce forte et vraie qui fait pénétrer le spectateur dans l’intériorité de l’apprenti djihadiste, et tente de lui faire comprendre le processus de radicalisation. Ce spectacle sonne juste, tant dans la représentation de l’itinéraire du jeune homme que dans le texte et le jeu des acteurs. Une pièce d’autant plus vraie qu’elle ne cherche qu’à montrer et dire et non pas démontrer et convaincre. (…) Elle emporte l’attention du spectateur, son interrogation, sa réflexion et lui fait prendre part à tout ce que cette réalité a de dramatique, de violent mais aussi de drôle, d’émouvant, de profondément vrai. La mise en scène et la scénographie, sobres, alertes et saccadées, qui sur un fond noir font se succéder de rapides événements de vie de l’auteur, montrent efficacement le morcellement de son intériorité, l’émiettement et la pulvérisation de ses convictions, de ses valeurs.»

Profession Spectacle – Le Mag (Frédéric Dieu)

ce spectacle est disponible en tournée

à partir de 13 ans - durée 1h20

texte Hakim Djaziri mise en scène et scénographie Quentin Defalt

avec Florian ChauvetHakim Djaziri et Leïla Guérémy

collaboration artistique Adrien Minder lumières Manuel Desfeux costumes Marion Rebmann musique et ambiance sonore Ludovic Champagne régie son Raphaël Pouyer presse Jean-Philippe Rigaud diffusion Anne-Charlotte Lesquibe

 

production Teknaï co-production Le Collectif Le Point Zéro, Théâtre Jacques Prévert d'Aulnay-sous-Bois avec le soutien de la Région Ile-de-France, de l'Adami, de la Spedidamdu Fonds SACD Théâtre, du Fonds SACD Musique de scène, du Festival Oui ! (Festival de Théâtre en français de Barcelone), du Prisme (Elancourt), de la Maison du Théâtre et de la Danse d'Epinay-sur-Seine, du Théâtre 13, du Théâtre de Fontenay-le-Fleury et de la Maison des Métallos

remerciements Sandra Koelsch

spectacle créé à au Festival Oui ! (Barcelone) le 5 février 2019

© François Vila